Conversation au coin du feu
Nous nous sommes assis près du feu. Le silence a laissé place aux mots.
La porte ouverte
– Est-ce qu’il y a quelque chose que tu croyais avoir compris de la vie… et que tu vois différemment aujourd’hui ?
Merci de poser la question.
Je ne sais pas s’il y a une chose en particulier que je croyais avoir comprise et que je verrais aujourd’hui complètement différemment.
Je dirais plutôt que c’est ma manière d’approcher la vie qui a évolué.
Avec le temps, j’ai peut-être appris à moins chercher à savoir et davantage à continuer d’apprendre.
Parce que oui, à certains moments de ma vie, j’ai cru avoir compris certaines choses. J’ai vécu des expériences, traversé des situations, rencontré des personnes, et naturellement j’en ai tiré des enseignements. On le fait tous.
On se dit : « Maintenant, je sais. »
Je sais parce que je l’ai vécu.
Je sais parce que je l’ai subi.
Je sais parce qu’on me l’a appris.
Et pourtant, en continuant de cheminer, d’autres situations et d’autres rencontres sont parfois venues remettre en question ce que je pensais avoir compris.
C’est peut-être ça que la vie m’apprend encore aujourd’hui : rien n’est complètement figé.
Même certaines choses que l’on porte depuis l’enfance et que l’on considère comme des vérités peuvent être remises en question.
Parce qu’il faut aussi se demander d’où viennent ces vérités.
Parfois, ce que nous avons appris vient d’une expérience heureuse. Mais parfois aussi, cela vient d’une blessure. De la nôtre ou de celle de quelqu’un d’autre.
Un parent, une personne qui nous a élevés, quelqu’un qui comptait pour nous a pu nous transmettre sa manière de voir le monde. Et cette manière de voir était elle-même construite à partir de son histoire, de ses peurs, de ses blessures, de ce qu’elle avait vécu.
Sans vraiment nous en rendre compte, nous pouvons alors passer une partie de notre vie à regarder certaines situations à travers quelque chose qui ne nous appartient pas entièrement.
C’est ce qu’on appelle le conditionnement.
Et le problème n’est peut-être pas d’en avoir. Nous en avons tous.
Le problème commence peut-être lorsque nous confondons nos conditionnements avec la réalité.
Lorsque nous ne disons plus : « Voilà ce que mon expérience m’a appris », mais : « Voilà comment sont les choses. »
La différence peut sembler petite.
Pourtant, je crois qu’elle change énormément de choses.
Parce qu’à partir du moment où je suis convaincu de savoir comment sont les choses, je laisse beaucoup moins de place à ce qui pourrait venir me montrer autre chose.
Et surtout, je ne me laisse plus la possibilité d’avoir tort.
Or aujourd’hui, je crois que cette possibilité est essentielle.
Avoir tort n’enlève rien à ce que j’ai vécu. Ça ne veut pas dire que mon expérience n’avait aucune valeur, ni que ce que j’en avais compris était faux à ce moment-là.
Cela veut simplement dire qu’il existe peut-être quelque chose que je ne voyais pas encore.
Et accepter cela permet d’apprendre encore.
Je trouve qu’il y a quelque chose de profondément différent entre dire « je ne sais rien » et accepter que « ce que je sais aujourd’hui n’est peut-être pas tout ce qu’il y a à savoir ».
Ce n’est pas renoncer à ce que l’on a appris.
C’est laisser une porte ouverte.
Parce que la vie continue.
Et elle a tellement de manières différentes de nous apprendre.
Elle nous apprend par les rencontres. Certaines personnes traversent notre vie quelques minutes et déplacent pourtant quelque chose en nous. D’autres restent des années et nous obligent parfois à regarder des endroits de nous-mêmes que nous n’aurions jamais regardés seuls.
Elle nous apprend par les épreuves, évidemment. Parce qu’elles viennent confronter ce que nous pensions savoir à ce que nous vivons réellement.
Mais je ne crois pas qu’il faille nécessairement souffrir pour apprendre.
La vie nous apprend aussi dans les moments de joie.
Dans ces instants où quelque chose devient soudain très simple. Dans un rire, une présence, un moment partagé où l’on comprend peut-être sans avoir besoin de mettre des mots dessus.
Elle nous apprend dans les voyages, lorsque l’on sort de nos habitudes et que l’on découvre que d’autres personnes vivent, pensent, aiment, travaillent ou regardent le monde autrement que nous.
Elle nous apprend dans l’observation quotidienne aussi.
À condition de regarder.
Et puis parfois, elle nous apprend simplement par son silence.
Je trouve cette idée importante parce que nous cherchons souvent des réponses immédiatement. Lorsqu’une situation arrive, nous voulons comprendre ce qu’elle signifie, pourquoi elle arrive, ce que nous devons en tirer.
Mais peut-être que certaines choses n’ont pas besoin d’être comprises tout de suite.
Peut-être que certaines expériences ont simplement besoin d’être vécues.
Et que leur sens apparaîtra plus tard.
Ou peut-être jamais.
C’est là, je crois, que l’ego entre en jeu.
Parce que notre ego aime savoir.
Il aime pouvoir dire : « Je connais cette situation. Je sais comment ça fonctionne. Je sais ce qui va arriver. »
Cela nous rassure.
Et lorsque quelque chose vient contredire ce que nous pensions savoir, nous pouvons nous sentir fragilisés. Alors nous nous accrochons parfois encore davantage à notre compréhension.
Nous reproduisons les mêmes schémas avec beaucoup de conviction en nous disant :
« Je sais parce que j’ai vécu. »
« Je sais parce que j’ai subi. »
Alors que la vraie question pourrait être tout autre :
« Et si ce qui m’arrive aujourd’hui me semblait être ainsi simplement parce que je suis convaincu que les choses sont ainsi ? »
C’est une question inconfortable.
Parce qu’elle oblige à laisser entrer la possibilité que notre lecture ne soit pas la seule.
Mais elle ouvre aussi un espace immense.
Celui de se demander :
« Et s’il existait une autre possibilité ? »
Je crois que c’est là que l’abandon de la posture de celui qui sait peut devenir libérateur.
Pas parce qu’il faudrait douter de tout.
Et encore moins parce qu’il faudrait renier ce que l’on a vécu.
Mais parce que nos expériences devraient peut-être rester des enseignements plutôt que devenir des prisons.
Ce que j’ai vécu m’a appris quelque chose.
Ce que j’ai subi m’a appris quelque chose.
Ce que j’ai aimé, perdu, rencontré ou découvert m’a appris quelque chose.
Mais rien ne m’oblige à transformer cet enseignement en vérité définitive.
Je peux le garder avec moi tout en acceptant que la vie vienne, un jour, le compléter, le déplacer ou même le contredire.
Et pour ça, il faut probablement réussir à laisser un peu son ego de côté.
Sinon, c’est lui qui devient le plus fort.
Et paradoxalement, c’est peut-être là que se trouve la faiblesse : dans cet attachement à ce que nous croyons savoir, simplement parce que nous avons besoin d’avoir raison.
Aujourd’hui, je préfère peut-être conserver la possibilité d’avoir tort.
Parce qu’avoir tort, c’est aussi découvrir quelque chose que je ne savais pas encore.
Et tant que cette possibilité existe, je peux continuer à apprendre.
La vie, elle, continuera de toute façon à proposer.
Des rencontres.
Des épreuves.
Des joies.
Des voyages.
Des petits détails du quotidien.
Et parfois seulement son silence.
Je crois que ma manière de l’approcher aujourd’hui tient peut-être simplement à ça :
ne pas chercher à tout savoir de la vie.
Mais essayer de rester suffisamment disponible pour qu’elle puisse encore m’apprendre quelque chose.
…
Je ne sais pas si j’ai vraiment répondu à la question.
Mais aujourd’hui, c’est cela que j’avais envie de déposer autour de ce merveilleux feu.
Voilà.
À très bientôt.
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Frédérick Manna
Le Feu Partagé
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