Lorsque j’ai rencontré le Tibet pour la première fois, je devais avoir 11/12 ans et c’était un Tibet, un Lhassa très mystique et pourtant très vivant, c’était dans les livres de T. Lobsang Rampa.
Ces livres ont été une véritable passerelle pour moi, enfant en train de relier le monde invisible. Invisible, car dans ses livres, j’y ai appris, beaucoup de choses, de notions, de transmissions, c’est là pour la première fois que j’ai lu et exploré : les Archives Akashiques, l’aura, le magnétisme, les corps éthériques, le bouddhisme Tibétain, et tant d’autres.
Les histoires de T. Lobsang Rampa sont celles d’un jeune tibétain dans son parcours d’apprentissage depuis son plus jeune âge à devenir moine, moine-médecin et Lama.
Ces histoires ont fortement impacté ma conscience d’enfant et mon « conditionné », comme tout enseignement, nous soutient dans la forme de notre conscience là où je suis tombé des nues, c’est lorsque environ 35 ans plus tard, j’ai appris que ce T. Lobsang n’avait jamais été au Tibet, et qu’il s’agissait d’un auteur anglais parti vivre au Canada et conduire des camions.
À ce moment-là, cela a été un vrai choc, un mensonge, de plus, dans la vie, une manipulation de plus.
Pourtant, à mon intérieur, demeuraient ces certitudes incertaines. Ces vérités que seules les expériences vous permettent de toucher et de comprendre.
Alors, malgré la déception de me rendre compte que le personnage était faux, il demeurait quand même le savoir et les transmissions. Comment un simple écrivain, pouvait-il transmettre autant ? L’imagination ? Oui, mais pas lorsqu’elle s’appuie sur des vérités.
Et puis, vrai ou faux, mon expérience m’a donné tant de correspondance. Alors cela devient difficile de parler de quelqu’un comme menteur lorsque ce qu’il partage s’avère correspondre à votre vérité vécue. Influencée, peut-être, mais réelle. Et qu’en est-il de ceux qui ne l’ont pas lu et qui confirment ?
Bref, en m’y replongeant il y a quelque temps, j’ai découvert que cet anglais affirmait que son corps avait été repris par l’esprit d’un Lama tibétain, après un accident. Et pour moi, malgré certains démentis du Dalaï-lama lui-même, concernant ses écrits, ses trous blancs à quel point les détails sont précis. Mais on parle là du Tibet des années 50/70.
Alors, ma rencontre, en vrai, il y a quelques semaines, avec le Tibet a été des plus particulières.
Tout d’abord, on sait sûrement, aujourd’hui le Tibet, c’est une partie entière de la Chine, et c’est environ 2,2 fois la taille de la France. Et si l’on parle du Tibet historique et culturel, alors il est encore beaucoup plus vaste, environ quatre fois la taille de la France.
Concernant sa densité, elle est d’environ 3,7 millions d’habitants, pour bien sentir l’échelle, un territoire 2,2 fois grand comme la France, mais seulement avec l’équivalent de quatre fois la population de Marseille dispersée dessus.
Lhassa est la ville principale et représente un quart de cette population. Alors il est vrai que dès qu’on s’en éloigne la densité chute très vite.
Mais ce qui frappe en premier, lorsqu’on arrive à Lhassa, ce n’est pas la population, en venant de Pékin, on s’est fait à l’idée qu’il y aurait des Chinois, et il y en a beaucoup et aujourd’hui partout. Aussi bien des locaux, que des touristes chinois eux-mêmes.
Lorsqu’on parle d’invasion, ou d’envahissement, là-bas, on peut vraiment ressentir. Nous y reviendrons.
Ce qui frappe vraiment, c’est la lumière !
À plus de 3600 m d’altitude, non pas comme lorsqu’on va randonner en montagne, à ces hauteurs, on s’équipe, on se prépare, etc., là c’est la vie, la même vie simple qui est proposée, mais à cette altitude, il faut un temps au corps pour s’y habituer.
La lumière est vraiment particulière. Cela m’est assez difficile à la décrire, car elle est à la fois forte, puissante, éblouissante, et en même temps, très pure, douce, presque originelle. L’expression être perché prend un autre sens.
À cette altitude, je pensais que j’aurais eu froid, et bien que la température oscillait entre 18° et 27° degrés, les ressentis en étaient bien différents, bien supérieurs à vrai dire. Difficile de trouver cette sensation de frais, sûrement, parce que nous étions en juillet, mais quand même.
Et plus haut, au lac Namtso, après 5000 m, les sensations étaient aussi fortes et étonnamment lumineuses.
La question que l’on peut se poser : Est-ce parce que ces terres sont tellement lumineuses que tant d’être y ont trouvé l’illumination ?
Ou pourquoi ces terres, qui se trouvaient jadis au croisement de plusieurs mondes, Inde et Népal au sud, Kashmir et Asie centrale à l’ouest, Chine à l’Ouest, route de la soie au Nord, sont-elles devenues le réceptacle de tant de récits disant que des maîtres, des sages ou des êtres éveillés y sont venus ?
Je ne pense pas qu’il y ait une seule réponse toute faite à ces questions.
Mais le Tibet n’a pas toujours été un bout du monde coupé de tout. En étant traversé par des routes de commerce, de pèlerinage, on y voyageait de par la région himalayenne indienne, en caravane, avec des chevaux, des yacks, d’étape en étape. Les idées religieuses, les textes, les objets et les personnes circulaient sur ces axes depuis longtemps.
Notre représentation moderne des distances, nous influence dans notre manière de penser, car aujourd’hui, 2000 km à pied, nous semblent presque inconcevable, alors qu’en ces temps, le déplacement prenait naturellement des semaines, ou des mois. Le voyage lui-même faisait partie d’une vie.
Ensuite, le Tibet a construit son identité spirituelle en se pensant comme une terre choisie pour recevoir et préserver le Dharma (l’enseignement du Bouddha et la voie qui mène à l’éveil).
Et paradoxalement, à mesure que le bouddhisme disparaissait, presque entièrement d’Inde, le Tibet est devenu l’un des endroits où les lignées, les textes et pratiques issues du bouddhisme indien ont été extraordinairement conservés, sûrement en raison de de cette géographie.
Alors avec le temps, cela a donné naturellement naissance à une mémoire collective, dans laquelle le territoire lui-même devient sacré.
Et pour cause, avant l’arriver massive du bouddhisme au Tibet (VIIe – VIIIe siècles), les populations du plateau possèdent déjà tout un univers : rituels, montagnes sacrées, esprits des lieux, divinités territoriales, pratiques funéraires, divination, rituels de protection et relation très forte aux éléments naturels.
Cette tradition religieuse tibétaine est appelée le Bön, et est bien antérieure au bouddhisme. Il y a quelque chose de presque chamanique dans cela.
Et lorsque le bouddha Padmasambhava arrive d’Inde au VIIIe siècle, il ne s’installe pas sur un territoire spirituellement vide, mais soumet ou convertit les divinités et esprits locaux, qui deviennent protecteurs du Dharma. Autrement dit, l’ancien paysage sacré n’est pas détruit, une partie y est intégrée et réinterprétée dans le nouvel univers bouddhique.
Ce qui est assez fou est que le Bön lui-même évolue au contact du Bouddhisme.
On peut dire que le Tibet n’est alors pas devenu une terre sacrée avec l’arrivée du bouddhisme. Il existait déjà une perception sacrée du territoire. Le bouddhisme tibétain est venu rencontrer cette terre-là. L’a transformée… et a aussi été transformé par elle.
C’est ce que produit finalement chaque rencontre, qu’on le veuille ou non.
Et au-delà d’être en mesure, en capacité de sentir ou percevoir ces choses dans un espace invisible, non tangible, de ressentir cela dans ses tripes, ce qui est frappant, est de voir comment cela vit encore aujourd’hui.
Et justement, cela ne se comprend peut-être pas seulement dans les livres. Cela se voit dans les gestes.
Autour du Jokhang, dans ces hommes et ces femmes qui tournent encore, mala à la main, certains se prosternant à même le sol. Dans les temples, devant les lampes à beurre, dans ces gestes répétés depuis des générations.
Je me suis moi-même retrouvé à marcher autour du Jokhang, mon mala entre les doigts, parmi eux. Et à cet instant, il n’y avait finalement plus grand-chose à comprendre. Quelque chose était simplement encore là, vivant.
Alors, pour reprendre l’idée du début de ce texte, retrouver Lhassa aujourd’hui a été un choc.
Un choc émotionnel de la retrouver tout d’abord, puis un autre de la retrouver si différente, de ce que moi, enfant, en avais imaginé. Aujourd’hui, c’est une ville plutôt moderne, où la plupart des véhicules sont électriques, les espaces sont climatisés, les smartphones dans les mains de tous. On y retrouve même des boulangeries, faisant des croissants meilleurs que certaines boulangeries françaises.
C’est vrai, c’était un peu stupide de ma part, de penser que j’avais comme remonté dans le temps, en arrivant à Lhassa.
Je me rends compte comment cela a pu d’une certaine façon être malvenu de proposer à un Rinpoché, ici en Europe, d’emporter des médicaments, du paracétamol à sa famille restée là-bas. Bienveillant, et finalement cette innocence et inconscience du monde et de comment il évolue.
C’est pour cela que le voyage est si important à mon sens, il nous apprend la vie telle qu’elle est, le monde tel qu’il est, il nous apprend sur nous.
Il est vrai aussi que de l’autre côté de l’Himalaya, au Népal par exemple, de ce que j’ai vu il y a trois ans, la vie est en partie restée à une autre époque.
La différence, et maintenant nous avons la place d’en parler, est notamment dû à ce qui s’est passé depuis les années 1950.
Sans réécrire l’histoire, mais pour comprendre, en 1950, la jeune République de Chine envoie l’armée populaire de libération au Tibet. L’armée tibétaine est rapidement vaincue. Pékin présente cette intervention comme la « libération pacifique du Tibet », et considère le Tibet, comme faisant historiquement partie de la Chine.
Après un accord (contraint), en 1951, la situation se détériore et en mars 1959 une importante insurrection éclate à Lhassa. Réprimé par l’armée chinoise, le 14e Dalaï-lama (l’actuel) alors âgé de 23 ans, fuit à travers l’Himalaya, jusqu’en Inde, accompagné de milliers de Tibétains.
À partir de là, le Tibet est progressivement intégré au système chinois et de 1966 à 1976 vient la Révolution culturelle. C’est une des périodes particulièrement destructrices pour le patrimoine religieux tibétain.
Et pas seulement, un grand nombre de monastères, temples, statues, textes sont détruits ou endommagés. Les Tibétains sont expulsés et délocalisés aux extérieurs des villes dans de nouvelles constructions chinoises.
Aujourd’hui, à qui sait le ressentir, et passer outre l’illusion, la situation demeure complexe.
Le Bouddhisme tibétain existe toujours, malgré l’absence de grands Maîtres, Rinpochés ou Lamas.
Et cette absence, je l’ai ressentie. Je crois que j’imaginais aussi rencontrer davantage de grands maîtres, assister à des pujas, retrouver quelque chose du Tibet que j’avais connu dans les livres. Cela n’a presque pas eu lieu.
Et curieusement, avec le recul, cette absence m’interroge presque autant que ce que j’ai rencontré. Car si les maîtres sont partis, si certaines pratiques sont devenues moins visibles, si une partie de ce monde a disparu, alors qu’est-ce donc que je continuais à ressentir si fortement dans certains temples, devant certaines montagnes ou certains lacs ?
Les monastères fonctionnent et des pratiques religieuses sont visibles. Mais à y regarder de près, elles sont sous le contrôle étroit de l’État chinois.
L’illusion est très bien faite. Elle nourrit le tourisme et monétise l’idéologie de l’histoire. Les institutions monastiques, les enseignements religieux, et la reconnaissance même de certaines réincarnations sont clairement sous autorité politique, tout comme l’accès à certains lieux sous contrôle policier.
Alors oui, c’est un choc de voir comment le sacré est dénaturé, comment il est exploité et rentabilisé par d’autres. Comment ces injustices demeurent et sont encore présentes chaque jour.
Oui, le Tibet est magnifique et c’est là où le paradoxe existe.
Car au-delà de ce contrôle, il demeure, non plus dans l’illusion, mais dans la trame du vivant, une population qui perpétue les traditions. Qui a su garder et continue de transmettre leur richesse, leurs enseignements à travers la richesse de leur sourire.
Revenir dans cette vie, au Tibet, avec la possibilité de pouvoir lire et décoder le visible et son illusion, mais aussi la puissance que portent encore ses lieux, ces temples, ces montagnes, ses lacs est tellement vertigineux, comme si derrière ce qui se donne à voir, quelque chose continuait silencieusement d’exister.
Comme si, derrière tout ce qui a changé, quelque chose était resté là.
Certains voyages se terminent lorsque l’on rentre. D’autres continuent longtemps à nous questionner.
Si ces quelques mots ont fait écho en vous, ou réveillé quelque chose de votre propre chemin, je serai heureux d’en poursuivre l’échange avec vous.
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Frédérick Manna
Le Feu Partagé
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